Si l’aide internationale s’attache à améliorer les conditions générales de vie des pays en développement et à donner à ses bénéficiaires les moyens de se passer d’elle, c’est parce que les pays développés ont jugé ce double objectif nécessaire pour diminuer la pression migratoire à leurs frontières.
Seulement, les pays européens ne parviennent pas à endiguer les flots de migrants qui s’élancent depuis l’Afrique. Pourquoi ? Le premier objectif de l’aide, je l’ai dit, est l’amélioration des conditions générales de vie. Il s’agit de soutenir les politiques de santé, d’éducation (des filles en particulier), de faire reculer la malnutrition et de bâtir des infrastructures publiques. Cette aide « passive », essentiellement financière, engendre une situation d’assistance permanente, très palpable dans les pays d’Afrique Subsaharienne. On ne peut parler de néo-colonialisme car les pays africains, bien souvent se complaisent dans cet état de tutelle qui s’établit entre eux et nous. Et le problème est là. En mission humanitaire au Bénin cet été, j’ai mesuré les espérances immenses et tragiquement naïves qui s’élancent en direction de la France. Il existe donc une tension entre les Etats africains qui voient dans l’aide une forme de dû, et les Etats européens qui ne voient pas la pression migratoire reculer. Dans l’optique que cette pression baisse, l’Europe considère que l’aide est aussi nécessaire qu’il est nécessaire qu’elle disparaisse un jour de sorte que la tutelle qu’elle aura induit cesse de s’exprimer sous la forme d’un désir migratoire mais seulement sous la forme d’un suivisme politique. Car pour autant l’Europe ne veut en aucun cas renoncer à son influence en Afrique. Il n’est pas question pour elle de soutenir le développement au prix, paradoxalement, d’une perte d’influence. L’hypocrisie européenne reflète donc ce double objectif contradictoire assigné à l’aide : garantir l’influence du Vieux Continent en préservant une forme de dépendance et parallèlement réduire le désir migratoire qui s’élance depuis l’Afrique.
La question est donc : pourquoi les pays africains se complaisent-il dans la dépendance qui les unit à nous ? Contrairement à ce qui est suggéré dans l'introduction de Charles de Lauzun, ce n'est pas la recherche de stabilité politique qui entraîne les gens à vouloir partir de chez eux, mais la recherche de perspectives d'avenir. Il est clair que les dictatures et les guerres offrent peu de ces perspectives, mais les candidats au départ sont nombreux dans les pays ou la situation n'est pas politiquement dramatique, je pense au Bénin par exemple. Or au Bénin, les horizons professionnels sont bouchés. La démocratie est indiscutablement un facteur de développement et de stabilisation d'une société ; pour autant, dans le cas de l’Afrique, elle ne suffit pas à ôter l’envie à ses citoyens d’émigrer.
La résignation et l’insouciance parfois infantile qui touche bon nombre de pays africains me paraît moins une conséquence lointaine de la décolonisation ou de la colonisation qu’un fait culturel. C’est pourquoi le développement avant d’être un problème économique, avant d’être un problème politique, c’est un problème culturel.
Le principal problème de l’Afrique qui est aussi et paradoxalement le principal enjeux de l’aide européenne, c’est la conquête de l’émancipation des peuples africains vis-à-vis des ex-métropoles. Ce problème trouvera une solution si nous, Européens, apportons aux peuples d’Afrique non pas une aide passive mais une méthode. Il nous faut inventer une aide dont le but est l’autonomie des populations qu’elle touche. Dans cette optique, l'essentiel n'est pas de trouver des financements, ils existent et seront de plus en plus abondants, que leur origine soit publique ou privée. L’essentiel est de déterminer les canaux viables d'acheminement, de distribution et de suivi de cette aide. C’est une aide subtile, une aide qui doit agir sur les déterminismes culturels de ses destinataires.